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« François Boisrond. Au rapport »
Exposition jusqu’au 21 octobre 2017

Exposition

Du 16 mars au 28 avril 2012

Jean-Jacques Lebel

Recycler, détourner

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Extrait

Guy Scarpetta : Commençons par la question du racisme. Ce qui me frappe, dans ce que tu présentes aujourd’hui, et dont j’avais vu plusieurs éléments dans ton atelier en Normandie, c’est que tu saisis le problème au niveau des représentations collectives, des stéréotypes et des clichés diffusés par la publicité (les étiquettes de bouteilles de rhum, les pubs successives pour Banania) que tu mets en relation avec les sous-produits commerciaux de l’art nègre, ces objets dégradés, industriellement débités, dont Resnais et Chris Marker avaient dénoncé l’imposture dans leur remarquable film, Les Statues meurent aussi. Un film, soit dit en passant, où celui qui incarne l’ignominie du pouvoir colonialiste est le ministre de la France d’outre-mer de l’époque, un certain François Mitterrand… C’est sans doute ce qui a valu à ce film d’être censuré, à la télé, pendant quatorze ans…
Jean-Jacques Lebel : J’ai toujours été ultra-sensible au racisme. Regarde, par exemple, dans cet assemblage, où j’ai mis la publicité pour un rhum martiniquais… Qu’est-ce que tu vois ?
Guy Scarpetta : Une femme noire, très belle, avec quelque chose, autour du cou, qui ressemble à une chaîne…
Jean-Jacques Lebel : C’est en effet le cliché de la magnifique et sensuelle femme martiniquaise, fière de son ascendance – ses ancêtres ont été achetés à des chefs tribaux en Afrique, revendus à des marchands d’esclaves arabes, et amenés de force aux Caraïbes par ces négriers français qui faisaient commerce de «bois d’ébène», à Bordeaux et à Nantes, appartenant au milieu bourgeois et commerçant qui s’est obstinément opposé, et de toutes ses forces à l’abolition de l’esclavage… C’est ce passé et ce présent colonialiste de la France qui remonte à la surface dans cette image de femme martiniquaise charmante, porteuse d’une chaîne en or devenue bijou exotique… Ceux qui doivent s’insurger contre tout cela, ce ne sont pas seulement les descendants d’esclaves et des colonisés, c’est toi et moi. C’est nous tous qui vivons dans une société qui prône les «valeurs» (sic) de la démocratie et de la fraternité mais qui continue de pratiquer et de reproduire massivement du racisme, au quotidien, dans le champ culturel et social.
Guy Scarpetta : Comment Frantz Fanon, à ce propos, est-il intervenu dans ta vie ?
Jean-Jacques Lebel : En 1959, alors que je militais contre la «sale guerre» d’Algérie, c’est mon copain Édouard Glissant, qui avait des contacts avec le FLN, qui m’a fait lire Fanon. Tout ce que dénonce Fanon de l’aliénation liée à la situation coloniale sonne juste. Je connaissais évidemment ce poème de Senghor, où il évoque le sourire de la pub «Y’a bon Banania» affiché sur les murs à Paris, grimace qu’il désire effacer… Mais déjà, dans mes incursions hebdomadaires aux Puces avec André Breton, j’avais ramassé certaines publicités pour Banania, le «petit-déjeuner familial» (sic). Les premières remontent à 1905-1906, mais c’est avec la guerre de 14-18 que l’insulte raciste se précise et se transforme, au moment précis où le gouvernement de la France, de façon systématique, envoie au massacre des régiments entiers de «tirailleurs sénégalais» (des dizaines de milliers sont morts non «pour la Patrie», mais pour «leurs» maîtres négriers, et les colonisés survivants n’ont même pas obtenu de pension correcte). La publicité Banania, alors, devient un moyen qui prétend leur rendre hommage tout en les rabaissant : sur cette pub, le Noir est «gentil», avec un sourire bon enfant, et il parle petit-nègre : «Y’a bon, Banania !...» Cette pub a évolué, par la suite, l’image du tirailleur sénégalais s’est stylisée, parfois l’infâme «Y’a bon» disparaît, puis le slogan revient, ou alors il n’en reste que le sourire ou la chéchia… Enfin, dans les années soixante, le protagoniste n’a plus de bouche, ni pour gueuler ni pour bouffer. J’y vois un rappel terrifiant et symptomatique de ce qu’au Bénin, à l’époque de la traite, lorsque les esclaves étaient embarqués à fond de cale pour le voyage transatlantique aux Amériques, ils étaient non seulement enchaînés mais bâillonnés, de façon à ce que leurs cris de rage et de révolte soient inaudibles. Ce n’est qu’après Mai 68 que l’effigie du tirailleur sénégalais disparaît pour toujours, de même que le «Y’a bon…» Mais entre-temps, un tas d’autres clichés racistes banalisés ont circulé au quotidien et j’en ai convoqués plusieurs, non pas verbaux mais visuels, omniprésents.
Guy Scarpetta : On pourrait aussi évoquer ces «expositions coloniales», dans les années trente, où l’on exhibait encore les Noirs comme des sortes d’animaux sauvages…
Jean-Jacques Lebel : Évidemment !... Mais j’ajouterais que ce n’était pas seulement le fait des fascistes, ou des petits-bourgeois ouvertement racistes. On trouve cela jusque dans Valori Plastici, la revue des artistes d’avant-garde italiens qui au lendemain de la Première Guerre mondiale vilipende le «négrisme» (sic) sous la plume de Carlo Carrà. Il prétend rejeter l’impact de l’art nègre qui a pourtant revitalisé la peinture occidentale et donné naissance au cubisme. Le poison raciste est en pleine action au début de l’ère fasciste. Il est partout, y compris à gauche.
Guy Scarpetta : Oui, c’est un racisme que l’on peut trouver là où l’on s’y attendrait le moins. Je pense à un intellectuel marxiste comme Lukács, par exemple, lorsqu’il reproche aux «avant-gardes» de mettre sur le même plan «l’art plastique des nègres et Phidias, les dessins d’aliénés mentaux et Rembrandt», si ce n’est de «privilégier les premiers» (on trouve ça dans Problèmes du réalisme).
Jean-Jacques Lebel : Tout cela a explosé publiquement, avant même l’apparition de l’infâme slogan publicitaire Banania, lorsqu’ont débarqué en France, mobilisés dans l’armée française, de très nombreux colonisés d’origines africaine, maghrébine, asiatique. La paranoïa sexuelle – moteur fantasmatique originel du racisme – s’est manifestée aussitôt dans le tissu très conservateur, très réac et très catho de la France profonde et, bien sûr, dans la propagande adverse aussi. Les partisans du Kaiser ont crié à «l’invasion des barbares», des «violeurs», des «sauvages». La presse militariste allemande s’est déchaînée contre les Africains. J’ai des cartes postales dites «patriotiques» datant de 1915, postées dans les Alpes Maritimes ou ailleurs, où l’on voit un tirailleur sénégalais (chéchia rouge, grosses lèvres) qui botte les fesses du Kaiser et de l’Empereur d’Autriche en criant : «Un bon coup de balai ! Avec Turco ya pas bon !» Tantôt un garçonnet africain déguisé en zouave, tenant un fusil et déclarant : «Joffre ti content ! Moi tuer beaucoup Boches.» Ou encore un zouave noir faisant prisonnier un soldat allemand (violeur et pilleur) : «Sidi Prusco! Turcoto bono!» Voilà le charabia raciste préexistant que la pub Banania a exploité à fond.
Dans La honte noire (éditions Hachette Littératures, 2003), Jean-Yves Le Naour a relevé bien d’autres exemples prétendument drolatiques mais, de fait, ignominieux du même stéréotype langagier insultant. Il cite même un numéro du quotidien l’Humanité, daté du 14 juillet 1913, qui publie un «dessin humoristique» (sic) qui représente un Noir s’approchant d’une femme blanche avec des intentions malhonnêtes (sic) : «Li veut la moukère.» Voilà désigné le pot aux roses sexuel ! À gauche comme à droite, l’épidémie de paranoïa a donc fait des ravages et le parler petit-nègre a fait florès. La pub Banania a surfé sur cette vague répugnante. Et ça continue aujourd’hui, y compris dans la langue officielle, dans un certain Discours de Dakar qui déshonore celui qui l’a proféré.
Voilà pourquoi j’ai voulu aller regarder de plus près le fonctionnement de cette imagerie infantile, infantilisante qui donne forme, à cor et à cri, à la terreur à la fois sexuelle et sociale des «petits blancs» de la France profonde, ceux qui votent pour l’extrême droite raciste, comme ceux qui se prétendent immunisés contre la haine raciale mais qui, au fond, sont mus par la même paranoïa terrorisante produite par leurs propres fantasmes.
La série de travaux que j’ai consacrée depuis une trentaine d’années à cette question relève autant de l’anthropologie sociale que des arts plastiques, de la sémiologie que du collage d’inspiration néo-dadaïste. J’ai cherché à démonter la grammaire visuelle et les codes linguistiques de l’idéologie raciale. En réalité, j’ai toujours travaillé sur les non-dits ou les mi-dits du discours culturel dominant, sur la guerre qui en permanence oppose tout artiste, tout poète, tout citoyen digne de ce nom aux idéologies esclavagistes. Si mon exposition de 2009 à La maison rouge a eu pour titre «Soulèvements», ce n’est pas par hasard.
Guy Scarpetta : À côté d’assemblages appartenant à la série Banania, tu en présentes d’autres, consacrés à des thèmes différents. Ça se bouscule et s’entremêle… et ça emprunte plusieurs directions en même temps.
Jean-Jacques Lebel : Tu as vu juste. À part ce mélange originel d’anthropologie sociale et visuelle, de collages d’éléments hétérogènes et de vocabulaires «étrangers» les uns aux autres, il n’y a pas «d’unité» et surtout pas de «style» (ce serait mortel !). D’ailleurs, je mets carrément en doute la sacro-sainte «unité du moi» dont le dogme monothéiste nous rebat les oreilles. Je milite pour un art qui porte les couleurs de la polyvocité et de la polysémie.
Guy Scarpetta : Christine Keeler, que fait-elle dans ce magma chaotique ? Tu travailles à cette série depuis 1963. À quoi ça rime ?
Jean-Jacques Lebel : Christine Keeler dont l’heure de gloire a quelque peu tourné court est encore en vie. C’est une véritable «héroïne des temps modernes» d’origine ouvrière à l’égal des soeurs Papin, de Violette Nozière, de Mae West et, dans d’autres registres, Billie Holiday ou Louise Michel. C’est une figure insurrectionnelle involontaire et aléatoire, qui fut motivée par sa seule libido, pas par un programme ou un idéal politique. À 19 et 20 ans, ce fut une call-girl, belle et effrontée, qui travaillait dans un réseau géré par un maquereau-médecin, Stephen Ward, lequel s’est suicidé après avoir fourni aux clients de jeunes et jolies partenaires, pour ce que la presse actuelle (à propos d’un récent ex-dirigeant du FMI) appelle des «soirées libertines», à la gentry britannique, à des aristocrates châtelains, à des vedettes de Hollywood et aussi au ministre de la Guerre du gouvernement conservateur de Harold Macmillan, John Profumo – marié à une star de cinéma – et au chef du KGB à l’ambassade soviétique à Londres, Yevgeny Ivanov. Le court-circuit sexuel entre le Ministre et l’Espion a fait sauter la baraque, le scandale a explosé et grâce aux talents érotiques ou supposés tels de Christine Keeler, ce gouvernement conservateur est tombé. Elle a fait quelques mois de prison et, bien sûr, rien n’a changé sinon que, pendant un court moment, on a pu examiner d’un peu plus près, en temps réel, ce qui se passait derrière le rideau de fumée du pouvoir politique. Christine Keeler joua sans en avoir eu pleinement conscience mais sans s’en être cachée, le rôle de l’analyseur social : le rôle de celle qui met le feu à la poudre. Derrière ce scandale de mœurs – comme il y en a couramment dans les milieux gouvernementaux sous tous les régimes politiques – il y a eu, brièvement, la possibilité d’observer le comportement intime et sans garde-fou des gouvernants pris au piège de leurs propres pulsions. Cette femme méritait bien l’hommage de quelques portraits imaginaires ! Il y a deux ans, j’ai participé, dans une galerie londonienne, à une exposition à elle consacrée où on a vu des photos de reportage de l’époque 1962-1963 – dont certaines par de grands photographes et une du disgracié ministre de la Guerre lui-même – qui la montrait sous toutes les coutures et même en tenue d’Ève. Une star d’un jour, une comète. Mes assemblages sont, en quelque sorte, des anti-reportages. Ils traitent du mythe plutôt que de l’individu. Mais les faits sont avérés.

Guy Scarpetta : Ces montages, ces télescopages, tu les as commencés très tôt, dès les années soixante, et c’est du reste assez difficile de dater tes œuvres : on a l’impression que tu as ouvert plusieurs chantiers, et que ça peut s’interrompre, pour être réactivé plus tard…
Jean-Jacques Lebel : … Je les oublie pendant vingt, trente ou quarante ans, et puis un jour ça revient…
Guy Scarpetta : Pourquoi as-tu tenu à publier en frontispice du présent catalogue cette photo prise à New York en 1943 ? On t’y voit à sept ans, en costume de cow-boy et en compagnie d’une vieille dame noire, de Patrick Waldberg (ami de Georges Bataille), de Max Ernst, de ta mère, de Charles Duits, d’Aimé Césaire, de Marcel Duchamp et de quelques autres… Qu’est-ce que tu fais là ?
Jean-Jacques Lebel : Je m’acquitte d’une dette envers cette vieille dame noire qui s’appelait Nanny Lee. C’est elle qui m’a «élevé», comme on dit. Mon père était encore prisonnier de guerre en Europe et ma mère était très occupée à autre chose. C’est donc cette femme, très douce et très protectrice, qui a modelé ma sensibilité déjà dans un sens polyglotte et multiculturel. J’avais un pied dans le milieu des exilés antifascistes francophones, ce groupe se réunissait tantôt chez les uns, tantôt chez les autres, Matta, Breton, Levi-Strauss, Isabelle Waldberg, Arshile Gorky, Sonia Sekula, Tanguy, Georges Duthuit, Masson et bien d’autres encore en faisaient partie. Et mon autre pied était dans le monde de Nanny à Harlem. Elle a vécu centenaire, sa mère était née esclave sur une plantation et fut émancipée. Nanny était originaire du Deep South, elle portait le blues en elle et dans son regard. Certains dimanches, à l’insu de ma mère, elle m’amenait avec elle à Harlem, dans l’église où elle chantait du Gospel dans une chorale. Nous montions à Harlem par le A Train (célébré par Duke Ellington) et le gosse que j’étais a ressenti – sans tout à fait le comprendre – ce que c’est que l’Altérité et sa grandeur. Plus tard, en lisant Rimbaud, j’ai apprécié «Je est un autre» comme une vérité première. J’ai vu de mes yeux vu cette femme se métamorphoser de domestique en Reine, portant un large chapeau blanc, des gants, une robe très élégante (fabriquée par elle-même)
– telle ces «initiés» camerounais filmés par Jean Rouch dans Les Maîtres fous qui, de terrassiers ou chauffeurs citadins se métamorphosent rituellement en sorciers dans la forêt – elle chantait avec ses copines d’étranges prières polyphoniques adressées à l’invisible. Certaines de ces femmes, très élégantes elles aussi, sautaient les bras en l’air puis se roulaient par terre, en transe. C’étaient des Holy Rollers. Je dois à Nanny de m’avoir ouvert les yeux et le cœur en m’introduisant très jeune dans cet Autre Monde que, beaucoup plus tard, je reconnaîtrais comme l’univers de la transe et le lieu du surgissant pulsionnel, en contact direct avec l’inconscient, sur lequel Artaud a construit sa vision de l’art et sa pratique du théâtre. Grâce à elle, j’ai compris très tôt que le monde judéo-chrétien qui se prétend supérieur au reste de l’humanité n’était vraiment pas grand-chose. Grâce à Nanny, j’ai su qu’il existait des alternatives, d’autres univers, d’autres modes de vie, d’autres langages. Elle m’a introduit à l’altérité. Je préfère de beaucoup la sensibilité qu’elle m’a transmise aux principes petits-bourgeois que voulait m’inculquer ma mère biologique avec qui je ne me suis jamais entendu.
Ce gamin en costume de cow-boy était déjà, en réalité, un indien de cœur et d’esprit qui jouait au cow-boy pour donner le change. Max Ernst, Patrick Waldberg, Césaire, Duchamp ont bien rigolé par la suite en me voyant m’affirmer beaucoup plus indien que cow-boy. Et Alain Fleischer a tiré tout un film de cette dualité dialectique. Breton absent ce soir-là était à New York à la même époque. J’étais dans la même classe, à la même école qu’Aube – la fille de Jacqueline Lamba et de Breton, lequel parfois venait nous chercher après l’école – qui est restée une amie. Sans Nanny Lee, ce gamin que j’étais n’aurait peut être jamais eu le courage d’assumer les «autres» que, déjà, il portait en lui. Voilà pourquoi cette photo est reproduite ici. C’est une reconnaissance de dette envers elle. Sans elle, je ne me serais peut-être pas passionné pour Billie Holiday, pour Bird, pour Thelonious Monk, pour Charlie Mingus, pour Ornette Coleman. Sans elle, je ne me serais pas senti chez moi dans les textes de Césaire (Soleil cou coupé), de Fanon (Peau noire, masques blancs), de Glissant (Le discours antillais) qui ont orienté mon existence tout autant que la peinture de Jérôme Bosch, de Giorgione, de Victor Hugo, de Pollock ou que les écrits et les dessins d’Artaud. Le travail de l’artiste autogestionnaire tel que je le conçois consiste à provoquer une «noce chimique» entre le déjà pensé, le déjà peint, le déjà joué et des ingrédients psychiques ou politiques incongrus, hétérogènes qui modifient le système de production et de circulation. Ornette Coleman, dans son dernier concert en quartet à La Villette, a construit un modèle du genre : un alliage du vieux blues le plus douloureux originaire de son Texas natal et de l’expérimentalisme schizo, d’amplitude artaudienne, qui caractérise le génie musical du free jazz.
Guy Scarpetta : Nous avons en commun cet amour sans frein pour le jazz. Lorsque j’étais lycéen, j’ai pu écouter Albert Ayler qui faisait un bœuf avec d’autres musiciens un samedi soir, alors qu’il était stationné sur une base américaine. Cela m’a bouleversé. Je n’avais jamais rien entendu de pareil.
Jean-Jacques Lebel : Parlons franc : Billie, Bird, Monk, Ornette ont à mon sens la même intensité indispensable, régénératrice de pulsions créatrices que Nietzsche, Baudelaire ou Rimbaud. Certaines de mes amitiés les plus fortes – avec François Dufrêne, Daniel Pommereulle ou le peintre-poète haïtien Jacques Gabriel par exemple – furent solidifiées par notre passion commune pour le jazz. Avec Jacques Gabriel en 1961-1962 à New York, nous allions souvent écouter Monk jouer dans un club et ensuite à minuit, on rentrait travailler toute la nuit dans l’atelier que nous partagions. Un soir, à Paris, en sortant du Chat qui Pêche où nous avions écouté Eric Dolphy (à qui j’ai dédié en 1966 mon premier livre consacré au happening, publié chez Maurice Nadeau), Pommereulle et moi avons scellé une alliance qui s’est traduite par des œuvres en collaboration et un long parcours en commun. Dis-moi qui tu écoutes et ce que tu regardes et je te dirai qui tu es.
Guy Scarpetta : En écho, si tu veux : lorsque j’étais étudiant, dans la seconde moitié des années soixante, j’avais plusieurs copains noirs. Et ce qui nous rassemblait, c’était à la fois les comités anticolonialistes auxquels nous participions, et un amour fervent du jazz (c’était l’époque où Miles Davis, Thelonious Monk ou John Coltrane atteignaient leurs sommets, et aussi celle de l’émergence du free jazz). Les deux choses étaient inséparables.
Jean-Jacques Lebel : Cela dit, Mozart et Monteverdi m’enchantent eux aussi, et j’adore l’opéra italien – Rossini, Bellini, Verdi – mais c’est avec le jazz que je respire. La musique de l’Inde et les chants des moines tibétains me sont très familiers, très proches. La pensée musicale de Mozart m’hypnotise parfois au même titre que la poésie de Mallarmé, par sa complexité formelle.
Guy Scarpetta : Mais il y a dans le jazz, peut-être, une dimension supplémentaire, singulière, qui est celle de l’implication physique immédiate…
Jean-Jacques Lebel : Oui, le souffle vital… Tu trouves cela, aussi, d’une certaine façon, dans la Ur Sonate de Schwitters, qui reprend la structure classique de la sonate, qui en enlève les notes, et met des phonèmes à la place. C’est de la musique… verbale, autrement dit, de la poésie sonore.
Guy Scarpetta : Et ces «portraits», quel est leur fonction ?
Jean-Jacques Lebel : Je me suis constitué une tribu imaginaire, une galaxie affective, composée d’êtres que j’ai connus et/ou profondément aimés. Cette série a démarré en 1956 avec Breton et a continué avec Nietzsche (toujours le plus vivant), Duchamp, Man Ray, Meret Oppenheim, Billie Holiday, Bird, Artaud, puis Félix Guattari, Erró, mon frère adoptif. Ici, je montre Jacques Gabriel et Tetsumi Kudo, artistes importants mais méconnus. Je prépare des portraits de Gilles Deleuze – un ami irremplaçable – de Daniel Pommereulle et de Fréderic Pardo, des proches avec qui a été vécue l’exploration des happenings et des hallucinogènes dans les années soixante. J’essaie de rendre compte de ce qu’ils avaient d’exceptionnel et de flamboyant.
Guy Scarpetta : Tu présentes ici quelques assemblages sur fond rose bonbon, comme pour en souligner le côté «pâtisserie», à la manière des gâteaux de mariage ou de la chambre à coucher de Jayne Mansfield tapissée de velours rose. Ces boîtes de Banania datant des années 1920, ces crocs de boucher, ces pin-up, ces articles de journaux, ces objets kitsch de toute sorte et de toute provenance, ce petit cochon en bronze poignardé, cette cage à oiseaux, ces photos d’agence, cette vaisselle reproduisant L’Angélus, ces vieilles valises… tout cela donne l’impression qu’un processus de recyclage et de détournement est à l’œuvre en permanence, comme si tu cherchais à retourner à l’envoyeur – la société marchande – ses déchets et ses produits avariés, mais démasqués, analysés et métamorphosés en objets d’art, en thèmes de «méditations esthétiques» pour reprendre les termes d’Apollinaire.
Jean-Jacques Lebel : Oui, je passe les déchetteries industrielles/culturelles de l’ère capitaliste au peigne fin – du moins je l’espère – pour y dénicher de quoi bricoler des antidotes et des contre-attaques pratiques et efficaces. C’est de l’anthropologie visuelle en somme. Mon ami Nam June Paik disait : «Il y a longtemps que la télévision nous agresse, il est temps de riposter.» Je m’y efforce. Quant aux méthodes de travail que j’emploie, elles ne sont pas éloignées de celles des poilus bricoleurs qui, dans les tranchées de 14-18, ou des ateliers de fortune, transformaient des douilles d’obus en violons, en pendules ou en pichets, des casques d’acier en mandolines, des baïonnettes en faucilles, des têtes de fusées d’obus en encriers, etc. Métamorphoser des engins de mort et des armes de guerre en objets utiles c’est, en effet, un processus très proche du détournement pratiqué par les dadaïstes. Je pense aux images «mécanomorphiques», inspirées par des moteurs, de Picabia (1915) et bien sûr, à l’urinoir métamorphosé en Fontaine (1917) de Duchamp. Cependant, l’art brut bricolé par les poilus de 14-18 d’une part et les ready-mades ou ready-mades aidés de Duchamp ne sont pas identiques ni interchangeables bien qu’ils aient été fabriqués la même année mais dans des circonstances très diverses.
Guy Scarpetta : Tu as mis en évidence leurs analogies et leurs différences dans «Soulèvements» à La maison rouge en 2009 en proposant une relecture, mieux une sorte de «révolution du regard» porté sur les désastres de la Première Guerre mondiale et leurs incidences sur l’histoire des arts.
Jean-Jacques Lebel : Cette révolution est loin d’être achevée, elle est en cours, car les académismes et les retours à l’ordre châtré ont la peau dure. Laurent Le Bon m’a invité à présenter une installation inédite de grande dimension, dans son exposition «1917» au Centre Pompidou–Metz qui ouvrira prochainement. Ce sera l’occasion d’un face à face entre l’art brut des poilus et les chefs-d’œuvre (reconnus longtemps après coup) de Picabia, de Duchamp, de la collaboration entre Schamberg et la Baronne Elsa von Freytag-Loringhoven et de Brancusi, datant de la même époque en pleine Première Guerre mondiale. La mise en question des relations conflictuelles entre Histoire et histoire de l’art, subjectivité et société ne fait que commencer.
Guy Scarpetta : Le moins qu’on puisse dire est que cette relecture et cette remise en question sont d’une actualité brûlante.

Entretien publié dans le catalogue de l’exposition
«Jean-Jacques Lebel. Recycler, détourner»

Oeuvres de l'exposition ( reproductions grand format )

   
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Du 16 mars au 28 avril 2012

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Publications

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Jean-Jacques Lebel

Transferts

Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition Jean-Jacques Lebel. Transferts.
Exposition du 16 septembre au 22 octobre 2016.
Préface de Rachel Stella.
Catalogue bilingue (Français, Anglais). 72 pages. 24 reproductions en couleur.

CommanderPrix: 30 €.

Jean-Jacques Lebel

Recycler, détourner

Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition Jean-Jacques Lebel, Recycler, détourner.
Exposition du 16 mars au 28 avril 2012.
Texte de Jean de Loisy.
Entretien de Jean-Jacques Lebel avec Guy Scarpetta.
Catalogue bilingue (Français, Anglais). 64 pages. 18 reproductions en couleur.

CommanderPrix: 20 €.

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LebelExpo2007

Jean-Jacques Lebel

Né à Paris, en 1936

Repères biographiques asynchrones Né à Paris en 1936, Jean-Jacques Lebel fait tôt, à New York, trois rencontres décisives : Billie Holiday, Marcel Duchamp et André Breton. Il publie sa première revue d’art, de poésie et de politique, Front unique, à Florence, où a lieu en 1955 sa première exposition à la galleria…

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